Déménagements

 

 

Après notre mariage, Gilles a été cuisinier au restaurant chez Maurice où il prenait ses repas. Je ne me souviens plus vraiment pourquoi nous avons quitté St Jacques, mais ce dont je suis sûre, c’est que nous n’avions pas encore d’enfant. Après la naissance de Bernard, en 1938, je suis allée chez mes parents pendant deux semaines. Ma mère avait eu quatorze enfants et ma tante Hortense seize, je savais que je pouvais compter sur leurs conseils. Et puis la famille me manquait. Gilles venait souvent me voir avec l’auto de son oncle Achille Lambert, le frère de sa mère. On a acheté notre premier carrosse, recouvert d’une belle parure bleue ainsi que tout ce qu’il fallait pour notre premier bébé.

Par la suite nous avons loué une chambre meublée sur la 1ère rue et acheté d’autres meubles, le poêle, une laveuse Connor et le réfrigérateur de la même marque. Gilles a ouvert la Pâtisserie Française sur l’avenue Champlain à Shawinigan et a acheté un cheval. Il faisait du porte-à-porte pour vendre ses pâtisseries. Le bois de chauffage était fourni par Antoine Lambert, le grand-père de Gilles, pour la cuisson de la pâtisserie. Le commerce a duré un an et demi dans la maison privée au deuxième étage.

J’étais enceinte pour la deuxième fois quand on a déménagé sur la rue St-Charles au deuxième étage. On fendait le bois dans la maison. Nous gardions monsieur et madame Carpentier comme chambreurs car Gilles travaillait aux cuisines de l’usine de carbure de silicium Shawinigan Carbide, qu’on appelait alors simplement La Carbure. Puis nous avons emménagé rue St-Marc chez Denis Boucher. Gilles avait trouvé une place dans un restaurant à Trois-Rivières. Mais cela n’a pas duré, il est revenu et s’est mis un très court temps sur le bien être. En mai 1939, Lise est née. Trois mois plus tard, Gilles se plaçait pour la ville.

Nous avons trouvé un autre logement sur la rue St Marc. Ce quartier de Shawinigan n’avait plus de secret pour nous. Nous nous rendions régulièrement aux Piles, souvent à la demande de ma famille quand mon père était en crise. C’est pour cela que j’y étais la veille de la naissance d’Édith. Nous sommes passés d’un moment difficile à un moment de panique, car je n’avais bien sûr pas prévu d’accoucher là, tout de suite. C’est mon oncle Arthur Doucet qui m’a amenée à Shawinigan.

la 5ème rue en 1940

 Quand Jean-Yves est né en 1941, nous habitions sur la rue St-Joseph dans un logement neuf, toujours chauffé grâce au bois d’Antoine Lambert, le grand-père de Gilles. C’est Janette Gélinas, la mère de Clémence qui m’a aidée pour l’accouchement. Nous gardions à l’époque un nouveau couple de chambreur, M. et Mme Bragagnolo. Mais l’appartement avait beau être chic et propre, il était tellement mal isolé que ça prenait une corde de bois par semaine pour le chauffer. La toute petite Édith s’était méchamment brûlée à la cuisse avec le feu qui ne venait même pas à bout de l’humidité, et c’est pourquoi nous avons déménagé sur le Boulevard Royal, dans le sous-sol d’Edmond Gélinas, mon grand-oncle maternel.

 En 1943, j’étais enceinte de Michel quand nous sommes montés au troisième étage du même bloc. Annette Vallé louait le deuxième étage. Puis nous sommes allés sur la rue Cloutier dans un premier étage. Michel est né le 9 mars et le docteur Deschenes était là. Cinq enfants, quatre pièces, trois chambreurs : Lucette et Jérôme Vaugeois, et Yvette Thibault. Nous étions mariés depuis à peine six ans et déjà j’avais l’impression d’avoir fait le tour du monde tellement nous avions monté et descendu d’escaliers. Nous vivions à l’étroit dans un chez-nous improbable, mais nous avions des rêves, portés par mes souvenirs d’enfance aux Piles et la frénésie économique de la guerre qui malgré toute son horreur créait des emplois. Avec nos petits moyens nous nous sommes lancés et nous avons acheté le restaurant-cafétéria de La Carbure pour 5 $ par mois, avec le poêle fourni pendant six ans, ainsi que la cafétéria de l’usine de Grand-mère, qui employait déjà douze employés. Gilles devint patron et moi j’en étais fière.

Quatre ans plus tard nous déménagions dans un appartement plus grand sur le coin de la rue Frigon et du boulevard Royal. La guerre mondiale était finie. Bernard avait neuf ans, Lise huit, Édith sept, Jean-Yves six et Michel ne les lâchait pas. L’école primaire était gratuite depuis trois ans déjà, et les livres scolaires aussi. Les cafétérias marchaient bien et nous avions enfin nos meubles, de beaux objets de valeur et des employées de maison comme Lucie Alexander qui venait de St Roch, Thérèse et d’autres pour s’occuper des enfants. Dans la rue, les gens me saluaient et j’étais heureuse de constater que la vie nous souriait enfin. Lors d’un court voyage à Chibougamau , nous avions eu un coup de foudre pour un terrain même s’il était trop loin de tout pour moi qui avais horreur de rouler en voiture. Le gouvernement encourageait les gens à s’installer en Abitibi et dans le Nord. Gilles avait donc emprunté pour l’acheter et nous avions imaginé y construire une épicerie. En attendant, nous avions ouvert un magasin de seconde main chez nous, pour revendre des guenilles, des manteaux de l’armée et des vêtements à petits prix comme cela s’était fait pendant toutes ces dernières années de crise, de Québec à Montréal. Mais à mon grand désespoir, ça vendait pas. Et j’étais enceinte de Marc quand Gilles a perdu l’usage de ses mains…

Il les a eues comme paralysées pendant deux longues années. Il ne pouvait plus travailler, ni même cuisiner, ni même porter du bois. Un jour qu’il était hospitalisé à Montréal pour recevoir des soins, sa mère, Jérôme, Roger et Lucette ont été le voir pour qu’il leur prête la cafétéria de Grand-mère. Moi, je n’étais pas d’accord, je ne voulais pas que ma belle-famille dirige ma vie. Mais j’étais de nouveau enceinte, avec un bébé à la maison. Jérôme a pris en main la cafétéria de Grand-Mère pendant deux ans et j’ai du travailler avec mes belles-sœurs à la cafétéria. Antoine Lambert avait prêté de l’argent pour ne pas perdre les deux autres cafétérias de Shawinigan. Cela a été un moment très difficile pour moi car j’étais bonne en affaires et j’aimais ça. C’était dur d’admettre que nous ne pouvions pas nous en sortir seuls.

Colette était née en 1948. Nous avions laissé le magasin de seconde main et ouvert une épicerie au coin Royal et Frigon grâce à Maurice Vaugeois qui nous avait prêté 1200$ sans endosseur.

 Les enfants étaient au pensionnat des Ursulines de Shawinigan et ne rentraient que pour les fêtes, on n’avait pas le choix. Je savais qu’ils étaient à la bonne place et que leur éducation était entre de bonnes mains. Dès qu’il a pu récupérer l’usage de ses mains, Gilles est parti au Lac-à-Beauce près de La Tuque, d’abord avec Donas Descoteaux pour revendre des stocks de l’armée dans les camps de travailleurs puis comme contremaitre dans un chantier de bois. Il était absent six mois pendant lesquels je me débrouillais seule et travaillais avec ma belle famille. Heureusement, l’épicerie tournait bien, on l’a gardée cinq ans et on a fait de l’argent avec ce commerce…..

Souvent, le soir j’étais tellement fatiguée que je n’arrivais même plus à compter l’argent de la caisse. C’était trop de travail. Et même si les enfants me manquaient, j’appréhendais beaucoup les vacances car le pensionnat fermait et ils se retrouvaient tous à la maison. Heureusement pour moi, mes sœurs habitaient tout à côté et les enfants pouvaient jouer avec leurs cousins juste en traversant la rue.

Comme l’argent tournait bien, Gilles a financé la formation d’un club de hockey. C’était son club, sa fierté. Nous avons encore déménagé avec tous nos beaux meubles au coin Gigaire et Royal pour revenir rue Frigon au bout d’un an. Les appartements étaient si petits que personne n’avait son propre lit. Et en 1954, Luc est né à la maison. Bernard avait 16 ans, Lise 15, Edith 14, Jean-Yves 12, Michel 11, Marc 7 et Colette 6 ans. C’est cette même année, le jour de la communion solennelle de Jean-Yves, qu’on a tout perdu.

 L’huissier est venu et ses hommes ont tout emmené. Ils ont vidé la maison, emporté le ménage et les meubles devant la famille au complet réunie pour la fête. Nous étions en faillite, notre comptable-trésorier était parti avec nos fonds et nous n’avons rien pu faire.



Nous avons du déménager au sous-sol coin St-Alexis et Dufresne et j’ai fait des ménages. Ça braillait souvent à la maison quand les choses devenaient hors contrôle. Et chaque sou comptait. Pensez-vous, il fallait tout reprendre à zéro avec huit enfants à élever.

Ça ne me tente pas du tout de me souvenir de ces années-là.

Nen 1957, nous avons déménagé au troisième étage sur la rue Dufresne et Claude est né. Les enfants faisaient leur part eux aussi, m’accompagnaient au travail comme à l’église tous les matins, cette église où je priais beaucoup pour trouver la force de rester en santé. Être en forme pour rester actif , travailler pour mettre de l’argent de côté, faire les promotions et négocier les prix pour pouvoir un jour ouvrir une nouvelle épicerie, telle était mon plus grand désir, ma volonté. Heureusement, la famille était là toute proche, avec sa chaleur et sa disponibilité. Nos portes n’étaient jamais fermées. Et puis, il y avait toujours plus pauvre que nous….. 

Nous avons continué de déménager. Nous avons continué de nous battre. Mais quand j’ai été enceinte pour la dixième fois, j’ai souhaité très fort que cela s’arrête……

J’ai fait une fausse couche à l’hôpital et la vie a continué.

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