Le petit Alsacien

  

C’était, fort peu de temps après la guerre horrible
Qui dévasta la France et qui fut si terrible.Soixante-dix!
Funèbre souvenir d’un éclatant malheur.
Alors les Allemands dans leur farouche haine
Voulaient anéantir en Alsace-Lorraine 
Le nom de ces Français qu’ils avaient renversés,
Vaincus, mais cependant qu’ils n’avaient pas brisés.
Or un digne inspecteur, vieil Allemand de race,
En visitant un jour une école d’Alsace,
Vit parmi les enfants devant ses yeux placés,
Un gentil garçonnet aux blonds cheveux frisés,
Œil bleu comme le ciel et candide sourire,
Habile, disait-on, dans l’art de bien écrire,
Le premier de sa classe en un mot.
L’inspecteurJeta sur cet enfant son regard scrutateur : 
Il vit que le petit, sous sa gaîté naïve,
Cachait au fond de l’âme une douleur bien vive;
Ses habits étaient noirs, souvent son œil d’azur
S’emplissait de tristesse, et son sourire pur,
Ce doux miroir du cœur, fuyait son beau visage.

 Le sévère inspecteur lui demanda son âge.
-J’ai douze ans, répondit l’enfant sans se troubler.
-Ton nom? dit l’Allemand qui faisait tout trembler.
-Je me nomme Jean Schwad.
–C’est bon, que fait ton père?
-Il est mort pour la France!
–Oh! La France. Et ta mère?
-Monsieur, ma mère pleure et la mort et l’exil!
-Ah! Tais-toi! Mais passons : tu serais, paraît-il,
Assez fort m’a-t-on dit, en histoire, en lecture,
Et je sais que tu as une belle écriture;
Cela ne suffit pas, je veux bien pardonner
Ton incartade, enfant, si tu peux me donner
Le nom des habitants, le commerce et l’armée
Du pays le plus grand et par sa renommée,
Et par tous ses exploits. Réponds sans t’émouvoir…
Je veux juger un peu de ton petit savoir.
Voyons si l’on t’apprend seulement l’insolence?
-Le plus beau pays, Monsieur, c’est….
–C’est?
–La France!
-Qu’as-tu dit là ? rugit l’inspecteur furieux.
Et Jean Schwad élevant son regard vers les cieux :
-Mon père me l’a dit et je crois sa parole!
-Voilà ce qu’on t’apprend, misérable, à l’école!
La France ne sait plus que subir des revers,
Dit l’Allemand, tandis que dans tout l’univers,
Le nom de mon pays est revêtu de gloire,
Que le monde étonné célèbre sa victoire !

 L’enfant avait pâli, mais répétait toujours
Le nom de son pays, le nom des ses amours,
De ce berceau des preux, des fils de la vaillance,
Nom mille fois béni, le doux nom de la France!
Silence, malheureux! s’écria l’Allemand,
Et jetant son regard courroucé sur l’enfant, 
Il ajouta d’un ton plein de fiel et de haine :
La France! Elle a perdu l’Alsace et la Lorraine;
C’est à nous maintenant… Tiens, une question :
Sais-tu bien seulement où cette nation
Se trouve?... Allons, réponds….
–La France, ô ma patrie!
Murmure l’orphelin (son âme est attendrie
À ce doux souvenir)
–Où est-ce? Réponds-moi,
Sans hésiter encore, ou bien malheur à toi !
Alors l’Alsacien, frémissant, se redresse,
Tout palpitant de foi, d’orgueil et de tendresse;
Et montrant de la main, son vaillant cœur qui bat,
C’est vibrant qu’il s’écrie :

                                -Ah! La France! Elle est là!

                                                                                     Arthur Bernède (1871-1937)

 

 

 

 

 

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