Jeunesse à Grandes-Piles

Je me souviens que mes parents sont allés à l’école jusqu’en troisième année.

C’était des gens d’église.

Quand ils se sont mariés le 14 juillet 1914, ma mère avait 16 ans et mon père 19. Il avait perdu son œil droit à l’âge de 8 ans, en s’embrochant dans une clôture en hiver alors qu’il descendait une pente en traineau.

Mon père a eu 36 métiers et 36 misères ….

En 14-17, il fut journalier. Les années 17-20, il fut cultivateur pour ne pas partir à la guerre et de 20 à 39 il fut boulanger à St Jacques-des-Piles. De 39 à 40, il drava sur le St Maurice. En 41, il débuta avec l’ouverture de la Laiterie de la Mauricie de Shawinigan, et y travailla jusqu’en 60, debout tous les jours à 3h du matin. En plus, il fut barbier à ses heures pour toute sa famille et les amis. Vendeur aussi : de meubles, d’instruments aratoires (matériel agricole), de bois de chauffage, et déjà à l’époque de la boulangerie il achetait la farine aux chars (à la descente du train) pour lui-même et pour en revendre à son entourage.

Il faisait également le taxi en voiture à cheval… Et même si je me cachais sous mon lit quand il rentrait ivre, j’avais beaucoup d’admiration pour lui….

Cordélia, ma mère, fut malade quatre mois pendant chacune de ses quatorze grossesses. C’est Mme Boisvert, la voisine, qui l’aidait à accoucher, et dix jours après, elle travaillait comme un homme, portant les sacs de farine et s’occupant du magasin sans jamais s’arrêter. Elle veillait sur nous tous, préparant des grosses chaudières de patates pour tout le monde qui venait à la maison les fins de semaines, et laissait au bon goût de son mari le choix de ses chapeaux.

Quand je suis née à St Jean-des-Piles, ma mère avait 18ans et mon père 21. Il était journalier. Deux ans après ma naissance il y a eu l’épidémie de grippe espagnole, mais ma famille a été épargnée. Puis nous nous installâmes à St Jacques, sur l'autre bord de la rivière.

la rivière vue de Grandes-Piles

 

J’ai eu une enfance heureuse. Nous étions aisés. J’ai fréquenté l’école, sur la 4ème avenue, jusqu’à la communion solennelle. Comme la famille en avait les moyens, nous avons étrenné les premiers uniformes de classe. Sœur Aimée du Bon Pasteur faisait la classe et j’adorais y aller. Mais comme j’étais l’ainée des filles, je devais souvent m’absenter pour aider ma mère à la maison.

Conciliant et généreux, mon père acheta le livre du maître pour que je puisse suivre les cours chez nous. Si bien que je connaissais déjà les questions et les réponses.

Et un jour, dans un débat oratoire, j’ai tenu tête à notre professeure, sûre de ma réponse lue dans ce fameux livre. Bien mal m’en prit ; le châtiment fut sévère. Sœur Aimée décréta que j’étais orgueilleuse et que mon comportement obstiné était mon défaut dominant. À l’époque, les punitions étaient la gomme sur le nez à genoux sous le bureau du professeur ou la pénitence dans le cabanon à bois. Mon père, lui, me coupa les cheveux ainsi qu’à ma sœur qui m’avait défendue et le lendemain, on nous présenta au village comme deux mauvais garçons, quel coup dur !  

 La boulangerie était en bas de la côte et la maison était collée derrière. Il suffisait de remonter la 4ème rue pour arriver à l’église St Jacques située au centre du village. On jouait à «qui est là?», on faisait des spectacles, des parties de cartes en famille, on dansait dans les maisons au son des violons, de l’accordéon, d’une guitare, d’un piano et des musiques à bouche…..

 

 

Je ne connaissais pas la valeur de l’argent parce qu’à la maison, les sous étaient dans un coffre à la disposition de tous. Nos parents nous gâtaient. Nous magasinions au village ou avec Eaton,par catalogue. Nous avons été les premiers à avoir des patins aux Piles, avec le costume de patinage au complet, marine et rouge comme le voulait la dernière mode. Pour les achats courants, produits de beauté, tissus, sous-vêtement etc., mon père réglait la note lorsqu’il passait dans les magasins pour sa ronne de pains.

Mon père m’acheta même un piano, j’avais alors 12 ans. Un piano Witton.  J’ai suivi des cours pendant 2 ans à l’école avec les sœurs du Bon Pasteur, comme toutes les jeunes filles de mon âge, puis 1 an en privé. Les pratiques étaient le samedi matin et le professeur nous donnait une claque sur la joue quand nous avions un trou de mémoire…..

À 15 ans, j’ai appris par cœur « le petit alsacien », une récitation de Bernède dont je me souviens encore pour l'avoir si souvent déclamée aux assemblées de famille, baptêmes, mariages et simples réunions de voisinage.

 

       

                                       la mode proposée par le catalogue Eaton

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site